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Laissez-nous rien faire

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Trop de centres, qu’ils soient de loisirs ou de vacances, souffrent de l’activisme, un syndrome qui accorde le primat à la consommation d’activités. Et qui a pour conséquence d’appauvrir considérablement les aspects créatifs, ludiques et éducatifs des activités

Un centre de vacances en Sologne, samedi 13 août 2005, 9h 30. Une voiture se gare devant le bureau du directeur.
— Bonjour, je suis le papa de Marion. De passage dans la région, je viens lui rendre une petite visite surprise.
— Bonjour, c’est une bonne idée mais les enfants ne sont probablement pas tous réveillés car c’est le jour de la grasse matinée, comme tous les jours, répond le directeur.
Interloqué, le papa rétorque :
— Ah bon ! Ils font la grasse matinée ?
Surpris à son tour par la question, le directeur avance :
— Oui, pourquoi ?
— Ben, parce qu’ils sont en centre de vacances et qu’il faut qu’ils en profitent au maximum !

Justement, « ils sont en centre de vacances » et non dans un « centre de rentabilisation de son temps ». Ce qui gêne en effet ce papa est moins de devoir patienter quelques minutes avant de voir sa fille que de constater qu’il avait payé pour se rendre compte, alors qu’il arrive à l’improviste, qu’elle ne faisait... tout simplement rien ! Cette anecdote traduit un double écueil qui n’est pas propre au centre de vacances dont il est ici question : d’une part une certaine mouvance de la société contemporaine qui précipite la nécessité de rentabiliser son temps, ceci même – surtout – durant les vacances et, d’autre part, l’influence grandissante qu’occupent les parents dans l’organisation d’un centre de vacances et la nécessité pour ce dernier d’être attractif – donc de valoriser les activités qu’il propose : karting, canyoning, quad... Ce dernier aspect renvoie à la question des priorités que l’on se fixe en tant que directeur : s’agit-il des vacances des parents, des enfants ou de l’organisateur ? Et rejoint le manque de prise en considération des attentes et des besoins de l’enfant – c’est bien le papa de Marion qui est agacé et non Marion elle-même.

D’une manière générale, l’activisme – état d’esprit qui accorde systématiquement le primat à l’action – correspond à une tendance générale de la société qui vise à optimiser son temps. De nos jours, perdre du temps est un mal qu’il faut combattre. Dès ses plus jeunes années, l’enfant est, en effet, préparé à rendre son temps plus rentable. Le mercredi n’est plus un jour de vacances. Il devient un jour qui doit lui apporter les compléments jugés nécessaires à sa scolarité afin de lui donner les meilleures chances pour sa réussite professionnelle future. Ainsi, c’est le moment propice pour le contraindre à faire une activité sportive en club, à jouer un instrument de musique, à faire du théâtre...

Les parents voient leurs enfants comme un capital qu’il convient de valoriser. De manière générale, les canons de la rationalité économique contemporaine, pragmatisme, utilitarisme, compétition, rentabilité, efficacité, désir de gain et de puissance, sont appliqués à l’éducation de l’enfant. Le phénomène est tel qu’il s’étend aux centres de vacances. Il s’agit indiscutablement d’une nouvelle donnée – et d’un nouveau besoin des parents – qui doit être plus que jamais prise en considération dans nos centres.

Nous devons tout d’abord convaincre parents et organisateurs, dont les activités constituent parfois le cheval de Troie permettant d’augmenter les inscriptions, que l’activisme n’est pas une fin en soi. Il engendre une sorte de croyance en la nécessité de lutter contre l’inactivité pour s’épanouir, si bien que le fait d’annoncer aux parents que leur enfant se repose ponctuellement va à l’encontre de ce qui s’est toujours fait, et crée du coup un certain malaise. A tel point que la gêne occasionnée par l’anecdote de la grasse matinée a pu être estompée lorsque le directeur a justifié la nécessité pour les ados de se reposer : « La veille, ils ont fait de l’équitation le matin, du karting l’après-midi et un casino en veillée, c’est dire s’ils étaient fatigués ! (sic) ». Il faut s’efforcer de faire comprendre aux parents que le fait de ne rien faire peut s’intégrer dans un objectif d’optimisation de la performance intellectuelle et physique de l’enfant – c’est certainement par là qu’il faut commencer pour les rassurer. Que le fait de laisser l’enfant choisir et participer à son activité contribue à son épanouissement, à condition toutefois de bien se préparer. La liberté de décider constitue en soin une étape riche sur un plan éducatif. D’autant que décider à sa place, c’est annihiler son esprit créatif, ses initiatives, c’est bloquer un processus d’apprentissage (notamment le principe d’essai-erreur) ô combien formateur.

Notre rôle doit être de proposer, de susciter, d’encourager, d’encadrer tout en laissant faire, c’est-à-dire de mettre en place un terreau favorable pour que l’enfant, en toute sécurité, puisse, de lui-même, décider de ce qu’il veut faire, faire, et comprendre par la suite que ce qu’il a décidé peut avoir un impact sur ce qu’il fait. Ce comportement ne signifie pas, comme vont pouvoir le proclamer les ardents défenseurs de la politique sécuritaire, pour autant démissionner, se désintéresser. Georges Braque disait à ce titre : « Contentons-nous de faire réfléchir. N’essayons pas de convaincre ». Parce qu’il requiert du temps, de la réflexion, de l’attention et des ajustements permanents, cet exercice n’est en soi pas le plus facile à mettre en place pour un parent ou pour un animateur en CVL, mais certainement le plus enrichissant pour l’enfant. Sans verser dans l’utopisme, le jeu vaut vraiment le coup d’être joué.

Julien Pierre, Les Cahiers de l’Animation n°53, CEMEA, janvier 2006

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