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Question de sens

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Tant pis ! Tant pis si à la fin de la lecture de ce texte l’auteur fera figure au pire de dinosaure ou de mammouth, au mieux de « ringard » (outil utilisé pour activer une flamme ou attiser un feu). De toute façon, il apprécie la définition de ce terme cité par Philippe Meirieux ! A la veille des séjours de l’été, ou pendant, déjà que des milliers d’enfants s’agitent ou agissent (il y aurait comme qui dirait une petite différence), il lui est venu une irrépressible envie de dire que tout ne se ressemblait pas, qu’il n’y avait pas qu’une manière de faire, et que des manières différentes de faire exprimaient une vision très différente du monde et de son évolution.

Un séjour organisé hors sol

Un séjour organisé autour d’un planning établi par les adultes, bien souvent longtemps avant ce même séjour, parfois sans connaitre les enfants, et un séjour organisé autour des souhaits, envies, besoins des enfants ne sont pas identiques, ni dans leur forme, ni dans le sens qu’il génère. Un séjour dans lequel les enfants ont la parole, que cette parole est non seulement écoutée mais qu’elle est entendue, qu’elle est suivie d’effets, et un séjour dans lequel les enfants ont le droit de se taire et le devoir d’avoir l’extrême obligeance de faire tout ce qui était prévu pour eux ne se ressemblent pas. On pourrait se laisser aller à dire qu’ils s’opposent. Un séjour qui se vivra à l’identique, dans son rythme, ses activités, son organisation qu’il se déroule en montagne, en campagne ou en ville, portera en lui une autre dynamique que celui qui adaptera sa vie à son environnement, voire qui laissera cet environnement doucement prendre le pas sur de sacro-saintes organisations, voire conceptions dites éducatives. Nous avons souvent utilisé l’image du hors sol, pour faire référence à des formes d’élevage qui ne devrait rien avoir à faire en des lieux d’éducations, y compris de loisirs.

Un séjour pour tordre le réel

Plus encore, osons dire que dans ces temps de vacances, dans ces temps du loisir que Joffre Dumazedier définissait comme les temps du faire ce qu’on veut quand on veut, les enfants et les jeunes devraient avant tout, oui, avant tout, pouvoir se confronter à des expériences fondatrices. Se servir d’un couteau pour couper du bois, donc approcher le bois, le sentir, le connaitre, le reconnaitre, le façonner. Se servir de la terre, la toucher, la pétrir, s’en enduire, la cuire, la modeler, l’utiliser... la rendre utile. Qu’ils devraient pouvoir (devrait en terme de « devoir » pour les adultes encadrant) se confronter aux éléments naturels, l’eau, l’air, le feu, pour en jouer et ce faisant les apprendre, les appréhender. Qu’ils devraient pouvoir tordre le réel en des temps et des lieux imaginaires structurés où jouer la vie est apprendre la vie. Plus avant encore, il est non seulement important, mais parfois fondamental qu’avant de s’acheter tel cerf-volant sophistiqué les enfants en aient fabriqué de plus modestes mais, oh combien plus importants. Important qu’avant d’utiliser la scie électrique, et il faudra qu’ils l’utilisent, ils se soient confrontés à l’égoïne, qu’avant d’utiliser le tournevis électrique (et il sera confortable qu’ils l’utilisent) ils se soient fait de tendres ampoules au manche d’un tournevis. Important qu’ils puissent sentir l’herbe, les arbres, la mer, le sable, le blé dans les champs, le foin dans les granges, et les dessiner ou les peindre. Qu’ils écrasent des herbes pour en tirer des couleurs, qu’ils mélangent des pigments pour les mêler à de l’huile de lin ou autre colle... Avant la bombe de peinture qu’on ne devrait pas leur interdire. Important qu’ils désossent une mobylette avant de la remonter, important qu’ils fouillent le ventre d’un ordinateur ou d’un téléphone portable. Important qu’aucune activité ne puisse être écartée au nom de sa modernité ou de sa ringardise ! Ce qui fait la valeur d’une activité, c’est ce qu’on y fait, c’est comment on y accède. Oui, on peut bien passer d’une table en bois vert, d’une montgolfière en papier à un terrain de tennis ou de golf. Oui, on doit pouvoir aller dans la même journée de la télévision à son coin cabane, d’internet à une cachette gamolle, de la planche de surf à un délectable moment de « rien faire ». Mais là où nous revendiquons notre ringardise, c’est quand nous disons que c’est la cabane qui valide la télévision, la Cachette gamolle qui valide internet Laissons aux enfants le temps de leurs expériences, laissons se développer les aventures. L’apprentissage de sa propre maîtrise s’acquiert dans des prises de risques « encadrées ». N’oublions pas trop vite de quoi nous sommes fabriqués, de quoi nous avons besoin. Pendant des siècles encore, chaque enfant aura le besoin fondamental de se confronter au végétal, au minéral, à l’animal, à lui-même et aux autres, dans des dialectiques indispensables. Veillons à ce qu’ils ne deviennent pas leur propre marchandise. La marchandisation des loisirs, c’est aussi la marchandisation des vacanciers.... de chacun des vacanciers. Et laissons-nous traiter de ringards par des cohortes d’imprécateurs qui rabâchent depuis des millénaires les mêmes vérités, toutes pédagogiques soient-elles !

Alain Gheno, Les cahiers de l’animation Vacances Loisirs n°59 / © ceméa, Juillet 2007

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